Implantés dans les nouveaux quartiers de Strasbourg(1), les Bains Municipaux cachent sous leur dénomination un véritable temple dédié à l'hydrothérapie(2).
Le bâtiment principal (inauguré en août 1908) héberge entre autres deux bassins ainsi que des bains romains.

Allez sous la coupole

Gravissons les marches enjambant un fossé (à sec) pour pénétrer dans une rotonde elliptique. Deux baigneuses nous accueillent du haut de leur piédestal s'abritant sous les arcs d'une galerie. Le regard s'élève sur une colonnade à décor marbré avant prendre son envol vers une coupole. Sommes-nous dans quelque temple? Peut-être, si l'on considère qu'en ces lieux on célèbre le culte de l'hygiène par le rituel des ablutions. Des cartouches sur le thème de l'eau nous confirment la destination des lieux.

Passez à la caisse

Autour de cet espace d'accueil s'articulent deux bains permettant, selon les usages de l'époque, de séparer les hommes des femmes.

Les Dames d'abord

Commençons par le petit bassin (9,6 m x 17,5m): tel une nef, il est recouvert d'un plafond en voûte délicatement ornée de stucs et autres chérubins et finissant en demi-coupole, celle-ci épousant ainsi la courbe fermant le bassin. L'autre extrémité de ce dernier reçoit une fontaine en forme de bénitier paré d'une mosaïque dorée.
Jusqu'à hauteur d'homme (pardon, de femme), des carreaux de faïence bleu de Prusse répondent à l'azur du bassin où se mirent les vitraux des fenêtres à pénétration. Ceux-ci, dessinés par E. Fettig, un collaborateur de Beblo, offrent tantôt un décor abstrait, tantôt se contentant d'un sujet classique, soit font le choix d'un traitement résolument art nouveau.
La cage d'escalier reliant le bassin à la galerie est elle aussi éclairée de vitraux. Enfin, au niveau supérieur, une vaste verrière-vitrail ajoute une magistrale touche de beauté à cet ensemble.

Pour vous, Messieurs

Le grand bassin (24,5 m x 12m) s'étire entre deux rangées de cabines en bois, commence par une fontaine ornée d'un mascaron (rappelant par son expression que cet espace était réservé aux hommes) qu'accompagne un décor de coquillages et de mosaïques dorées. Cet espace est recouvert d'une voûte dont le décor ne laisse en rien deviner sa structure en béton armé, celle-ci recevant à son tour une seconde voûte, améliorant ainsi l'isolation thermique. Sur fond de carrelage ocre et de douches en cuivre se détachent des vitraux résolument art nouveau, cependant que la galerie se pare à chaque extrémité de vastes vitraux à thème tantôt art nouveau, tantôt plus classique. Rien n'était trop beau pour les baigneurs à l'époque, et pourtant le meilleur reste à venir...

Les bains romains

Initialement nommés bains irlando-russo-romains, ceux-ci constituent à l'heure actuelle le plus vaste et le plus bel ensemble encore en fonction en France.
Accueilli entre deux rangées d'alcôves en bois, vous êtes invités à vous mettre dans le plus simple appareil avant de vous rendre dans l'étuve à vapeur (40° C). Quelques gradins entr'aperçus dans la brume vous invitent à prendre place. Dans un coin une fontaine dispense son clapotis. Au mur, un étrange dispositif en cuivre vous permet de vous asperger de vapeur, achevant de vous donner une apparence fantomatique.
Ainsi humidifié, vous vous dirigerez vers l'étuve sèche (55-60°C) où où des lits en teck vous proposent une détente horizontale, cependant qu'au mur un mascaron en cuivre délivre parcimonieusement une eau rafraîchissante. Approchant de votre point de fusion, vous pénétrez stoïquement dans l'étuve à 70-75°C éclairée d'un vitrail circulaire. Hésitant entre un lit et un fauteuil qui vous tend ses accoudoirs, vous n'éviterez pas la lecture d'un panneau vous rappelant que la durée préconisée est de 5 à 8 mn. Au bord de l'ébullition vous vous précipitez vers la salle des douches, véritable plaque tournante dans le circuit de vos ablutions. Cette pièce mérite attention: marbre de Calacatta pour les murs, pierre de Lunel pour le bassin polygonal, robinetterie d'époque en laiton. Asseyez-vous dans le bassin (l'eau est à 36°C) et laissez votre regard se perdre vers le plafond à voûte d'ogives percées de vitraux où l'abstrait le dispute au figuratif.
Prêts pour une séance de massage? Ou bien préférez-vous effectuer quelque pas dans le Wildbad (34°C) puis dans dans le bain froid (20-21°C) pour vous revigorer, le temps d'admirer les vitraux japonisants signés Ehrismann.
Allez, on remet ça ? Selon votre humeur, empruntez le parcours dans l'ordre qui vous plaira ou bien suivez scrupuleusement la ligne rouge marquée au sol et respectez à la lettre les recommandations affichées.
Si le cœur vous en dit, des chaises longues vous attendent sur la galerie au plafond percé d'un ouverture elliptique et de vitraux éclectisants. En montant, ne manquez pas de jeter un coup d'œil à la rampe: celle-ci offre un aspect similaire à celle d'une autre œuvre de Beblo: l'actuelle annexe de l'Ecole des Arts Décos (1908-10), ni de négliger au passage le vaste vitrail. Aucun élément du décor, si anodin soit-il, n'est négligé: ainsi en témoigne encore cette clenche équipant certaines portes.

Les bains médicinaux

Aux installations consacrées à l'hygiène s'ajoute un bâtiment annexe élevé de 1908 à 1910 et initialement destiné à l'hydrothérapie.
C'est ainsi qu'on y trouvait des installations de mécanothérapie, d'électrothérapie (bain électrique), de fangothérapie (bains de boue), de photothérapie, de gymnastique suédoise, des bains de soufre, un inhalatorium auxquels s'ajoutait une école dentaire.
Des ces équipements, dont bien peu de choses subsistent, il convient de signaler la présence de vitraux la plupart du temps dépourvus de verres colorés. Mais le principal intérêt réside dans leur dessin qui annonce déjà les prémices de l'art déco.

Afin d' être complet, il faudrait encore citer signaler qu'à l'ouverture, ces établissements proposaient aussi les services d'un solarium ainsi qu'un bain pour chiens (dont l'accès existe toujours).

Pour conclure, nous ne pouvons que vous encourager à visiter et à fréquenter ces lieux —ce temple— au décor inégalé en France afin de tomber sous son charme.


(1)  En 1922, la France ne comportait alors que 21 piscines, (dont 7 à Paris), alors que l'Angleterre en offrait 880 et l'Allemagne pouvait s'enorgueillir de plus de 1300 établissements!
(2) Il convient de rappeler qu'à l'époque, les piscines répondaient à une nécessité d'hygiène plutôt qu'à l'idée de détente ou de sport. En effet, tous les logements de Strasbourg n'étaient pas encore équipés de l'eau courante. Quant aux baignoires, elles restaient (en 1914) un luxe réservé à la bougeoisie. Un établissement de bains (en baignoires) répondait donc à un besoin d'une grande partie de la population.


Bibliographie